Il y a une question que l’on pose souvent aux auteurs : d’où vient l’idée d’un roman ?
J’aimerais pouvoir répondre qu’un jour, tout m’est apparu clairement : Divona, ses enfants, le Ve siècle, les anciens dieux, les Vandales…
Ce serait une belle histoire, mais ce serait faux.
Divona est née beaucoup plus simplement et plus doucement. Elle est d’abord née d’une rivière.
Je vis à quelques centaines de mètres de l’Arroux, près d’Autun. Je la traverse régulièrement. Je la vois changer, déborder, puis se retirer. Je découvre les petits îlots qui apparaissent en son centre, cet arbre mort que l’eau dévoile puis dissimule à nouveau, les berges qui se transforment.
À force, tout cela pourrait devenir banal.
Un jour, pourtant, une évidence assez simple s’est imposée à moi. Lorsque je regarde l’Arroux, je regarde à peu de chose près la même rivière que des hommes et des femmes observaient ici il y a quinze siècles.
Les villes ont changé, les routes aussi. Les maisons, les frontières, les religions et jusqu’aux noms des peuples ont changé. La rivière, elle, est toujours là.
Évidemment, son cours s’est déplacé par endroits, ses berges ont évolué et l’homme a transformé le paysage. Mais l’Arroux continue de traverser cette vallée comme elle le faisait lorsque l’Autun dont nous connaissons encore aujourd’hui les vestiges romains s’appelait Augustodunum.
C’est là que l’auteur en moi a commencé à faire ce qu’il fait généralement de mieux. Se poser des questions inutiles jusqu’à ce qu’elles deviennent indispensables.
Qui vivait ici ? Que voyaient ces hommes et ces femmes depuis ces berges ? Que représentait cette rivière pour quelqu’un qui n’avait ni cartes modernes, ni voiture, ni prévisions météorologiques et dont l’existence entière pouvait se dérouler dans cette vallée ?
Ma région, et plus encore Autun, porte partout les traces de l’Empire romain et des Éduens. C’est ainsi que le début du Ve siècle s’est progressivement imposé.
J’avais trouvé un lieu et un contexte. Un monde qui me plaisait déjà et dans lequel je m’étais déjà perdu avec plaisir , celui de Rome et de son Empire.
Et puis il y a eu notre monde. Celui d’aujourd’hui, avec ses propres horreurs. Car j’y vis, moi aussi. Il m’imprègne et pèse forcément sur ce que j’écris. La violence des hommes contre d’autres hommes. Contre les institutions. Contre les enfants. Le sentiment parfois que la logique et la justice ne suffisent plus.
Et, en parallèle, cette facilité avec laquelle nous considérons notre propre monde comme immuable. Nous appuyons sur un bouton et la lumière s’allume. Nous tournons un robinet et l’eau coule. Nous pouvons nous chauffer, préparer à manger, communiquer à l’autre bout du monde. Comme si tout cela allait de soi. Comme si tout cela était acquis.
Et, allez savoir pourquoi, j’y ai vu quelque chose que je pouvais appliquer à l’histoire qui commençait à se former dans mon esprit.
Une autorité qui s’éloigne. Des murailles qui existent encore pour protéger, mais qui ne peuvent pas tout. Les traces de plusieurs siècles de civilisation que l’on abandonne peu à peu. Des domaines désertés. Des populations qui se déplacent et d’autres qui arrivent. Un monde qui continue d’exister alors même que ceux qui y vivent peuvent avoir le sentiment qu’il est en train de disparaître.
Dans mon imaginaire, tout cela s’est également mêlé au folklore, aux croyances et, un peu, à l’horreur cosmique. On ne se refait pas.
J’ai toujours aimé écrire et réfléchir sur les transformations. Ici, j’avais une période de bascule. Mais je pouvais aller plus loin.
Je ne voulais pas raconter la grande Histoire depuis un palais, un champ de bataille ou auprès d’un empereur. Je voulais la regarder depuis une ferme au bord de l’Arroux. Depuis les yeux d’une femme qui n’a aucune prise sur les décisions des puissants et qui se préoccupe de choses beaucoup plus immédiates : nourrir ses enfants, protéger sa famille, conserver sa terre et survivre au lendemain.
Cette femme est devenue Divona.
Son prénom lui-même n’est pas arrivé par hasard. Divona est le nom d’une ancienne divinité liée aux eaux et aux sources. Et j’ai rapidement compris que l’Arroux avait cessé d’être un décor dans mon histoire. Elle était devenue le fil à suivre, immuable, serpentant entre les forêts, les terres et le temps.
Les hommes construisent. Ils tracent des routes, élèvent des murailles, fondent des villes, établissent des lois, choisissent des dieux puis les abandonnent pour d’autres.
Mais le temps passe.
Les pierres se descellent. Les routes disparaissent sous la végétation. Les villes meurent. La rivière reste. C’est une force incroyable. Comme Divona, en un sens.
Voilà comment cette histoire est née : écouter notre monde actuel, observer une rivière et laisser le tout me parler.
Le fantastique s’y est invité rapidement. Peut-être parce qu’il m’est plus facile de penser certaines horreurs de la réalité lorsqu’elles prennent le masque de dieux anciens, de rites et de choses invisibles.
Divona, elle aussi, a fini par me parler. Je lui ai envoyé une terrible épreuve au visage. Et elle m’a expliqué ce qu’elle allait en faire.
Je n’avais plus qu’à le coucher sur le papier, à défaut de pouvoir vous le raconter autrement.
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